La Vision spirituelle du Japon

Chapitre sixième

L'impermanence et le permanent-dans-le-changement — une philosophie du passage

第六章 — 無常と不易流行・移ろいの哲学


Introduction — Ce qui coule sous toute chose

Jusqu'ici, nous avons fait un long voyage. Parti de la nature, demeure des dieux, passé par l'arrivée du bouddhisme, il a suivi les trois axes — le zen, la voie du guerrier, la voie du thé —, et, au chapitre précédent, a dégagé l'esthétique du ma, du mu et du yohaku qui les traverse tous.

Et sous tout cela coulait, plus profonde que tout, une seule sensation : l'« impermanence » — ce sens du temps selon lequel toute chose passe et rien ne demeure.

Au premier chapitre, nous avons vu le bouddhisme apporter cette sensation au Japon. Dans ce chapitre, nous revenons à cette « impermanence » pour voir en quelle esthétique elle a grandi au Japon, et en quelle sagesse elle a fini par cristalliser. C'est le « permanent et changeant » (fueki-ryūkō) de Bashō — le point d'aboutissement le plus mûr de l'esprit japonais touchant ce qui passe et ce qui ne passe pas. C'est le chapitre qui clôt, en pensée, notre essai.


I. Comment vivre l'impermanence — non la résignation

« Toute chose passe, et finit par périr. » Devant ce fait de l'impermanence, comment vivre ?

Ici réside le choix le plus singulier de la culture spirituelle japonaise. L'impermanence ne fut pas reçue comme un pessimisme ou un renoncement, mais bien plutôt accueillie comme une sensation positive.1 La vision de l'impermanence n'est pas la résignation du « à quoi bon, puisque tout disparaît ». Elle est, à l'inverse, le sentiment affirmatif que « parce qu'il y a le changement, cet instant même est précieux ».1

Cette conversion, déjà esquissée au premier chapitre, mérite ici qu'on en mesure la profondeur. Pourquoi les Japonais ont-ils pu accueillir l'impermanence de façon si affirmative ? L'une des raisons tiendrait au climat des quatre saisons.2 Les cerisiers du printemps, les lucioles de l'été, la lune de l'automne, le givre de l'hiver — peu de terres ont aimé le passage des saisons et l'ont tissé dans la vie quotidienne autant que le Japon.2 Sur cette terre où les saisons ne cessent de se succéder, les hommes ont accueilli le passage non comme un ennemi, mais comme la figure naturelle et ordinaire des choses. Ne pas s'opposer à la nature, se fondre en elle, s'abandonner au flux qui se défait et renaît — voilà ce qui fut ressenti comme beau.3

On dit même que, sans la vision de l'impermanence, on ne saurait comprendre le sens japonais du beau.3 Le wabi et le sabi du quatrième chapitre, le ma, le mu et le yohaku du précédent, tous se bâtissaient sur ce socle de l'impermanence. Parce que tout passe, l'instant est précieux. Parce que rien ne s'achève, il y a de la saveur. Cette sensation était à la racine de toute beauté japonaise.


II. La fleur de cerisier qui tombe — mono no aware

Une chose, par-dessus tout, est le symbole de l'esthétique de l'impermanence : la fleur de cerisier.

Le cerisier est une fleur où le sommet de la vie et son terme se croisent en un instant.4 Tout en s'enivrant de l'éclat de la pleine floraison, l'homme a déjà conscience de « l'instant de la chute », et y ressent une mélancolie.4 Fleurir et commencer de tomber tout ensemble — c'est dans cette fugacité même que les Japonais se sont émus le plus profondément. Plus que dans la fleur épanouie, c'est dans la fleur qui tombe sans retenue qu'ils ont vu la beauté.

Cette sensibilité qui, au contact de ce qui passe, s'émeut, la littérature japonaise l'a nommée « mono no aware ». À l'époque de Heian, cette sensibilité répandue par le Dit du Genji désigne le sentiment d'« être ému jusqu'au fond du cœur au contact des choses ».5 Sentir à la fois la beauté et la tristesse dans la chute de la fleur de cerisier, goûter à la fois la lumière et la solitude dans le soleil qui décline — voilà le type même du « mono no aware ».5

L'important est que l'on n'a pas déploré la fugacité comme une simple « perte », mais qu'on a tenu pour précieux le fait même que le cœur s'émeuve grandement à l'instant de ce passage.5 Saigyō, chantant le cerisier, ne déplorait pas la fugacité d'après la chute : il en chantait posément le paysage.6 Là cohabitaient, en même temps, une passion pour l'impermanence et la maturité de l'accueillir en silence.6


III. « Les fleurs, à leur seul apogée ? » — l'œil de Kenkō

Cette esthétique, un homme l'a cristallisée en une parole : le moine Kenkō, auteur des Heures oisives (Tsurezuregusa), essai de la fin de l'époque de Kamakura.

Au cent-trente-septième paragraphe des Heures oisives, une phrase fameuse : « Les fleurs, ne les regarde-t-on qu'à leur apogée ; la lune, seulement sans le moindre voile ? »7 — c'est-à-dire : ne regarde-t-on les fleurs qu'en pleine floraison, et la lune que pleine et sans défaut ? Non, il n'en est rien.7

À la fleur près de tomber comme à la lune voilée de nuages, il est un charme. Bien plus, c'est là que gît la saveur profonde. Cette seule phrase dit nettement toute l'esthétique des Heures oisives.7 La vision de l'impermanence chez Kenkō, elle non plus, n'était pas résignation. Parce que cela change, naît le charme d'un instant ; parce que ce n'est pas parfait, naît la saveur — c'est ce regard qui voit la beauté dans ce qui est un peu manquant plutôt que dans ce qui est tout achevé.7

Ici résonne tout ce que nous avons vu. La soustraction du zen au deuxième chapitre, la beauté de l'imparfait du wabi-sabi au quatrième, l'asymétrie du précédent — tous découlaient de cet esprit des « fleurs à leur apogée », de cette esthétique de l'impermanence selon laquelle « c'est dans ce qui n'est pas parfait, dans ce qui passe, que loge la beauté ».


IV. Le fueki-ryūkō — le changeant et l'immuable ne font qu'un

Et cette méditation japonaise sur l'impermanence parvient à une sagesse mûrie. À l'époque d'Edo, l'idéal que Matsuo Bashō découvrit au cœur du haikai — le « permanent et changeant » (fueki-ryūkō).

Si tout passe, n'y aurait-il nulle part rien d'immuable ? La réponse de Bashō est profonde. Le « fueki » (不易), c'est ce qui ne change pas, par-delà les époques. Le « ryūkō » (流行), c'est ce qui se transforme au gré du moment.8 À première vue contraires, ces deux termes sont, chez Bashō, noués en un à la racine.8

Mukai Kyorai, disciple de Bashō, le consigne ainsi dans son traité, le Kyoraishō : « Qui ne connaît pas l'immuable ne saurait poser de fondement ; qui ne connaît pas le changeant ne saurait renouveler son style. »9 Sans connaître ce qui ne change pas, le socle ne tient pas ; sans connaître ce qui change, nulle nouveauté ne naît.9 Un autre disciple, Hattori Dohō, en nomma le fond « la sincérité de l'élégance poétique » (fūga no makoto).10

Ce fut une réponse profonde à la question de l'impermanence. Tout passe (ryūkō). Mais, traversant ce passage, demeure une essence immuable (fueki). Et l'immuable ne se garde qu'en ne cessant de changer. Le passage et l'éternel ne s'opposent pas. Ils sont les deux faces d'une même chose.

Ni déplorer l'impermanence, ni s'y opposer : accueillir le passage, et au sein de ce passage découvrir une sincérité immuable — le « permanent et changeant » de Bashō fut le sol le plus mûr auquel parvint enfin ce sens de l'impermanence que les Japonais avaient cultivé mille ans durant.


Conclusion — La fin du voyage, et son commencement

Ce que ce chapitre a mis au jour, c'est l'« impermanence » qui coulait sous toute chose dans notre essai, et le « fueki-ryūkō » où elle a cristallisé.

À y repenser, notre voyage a tracé un grand cercle. La « nature, demeure des dieux » du prologue — cette sensibilité qui voit les dieux au sein du passage des saisons. L'« impermanence » apportée par le bouddhisme au premier chapitre. Elle a traversé les trois axes — le zen, la voie du guerrier, la voie du thé —, a engendré l'esthétique du ma, du mu et du yohaku, et a fini par fructifier dans le « permanent et changeant » de Bashō. Commencé dans le passage, achevé dans une philosophie du passage — la vision spirituelle du monde japonais fut, d'un bout à l'autre, une méditation sur le « passage ».

Et ce point d'aboutissement, le « fueki-ryūkō », s'adresse aussi, en silence, à nous qui vivons aujourd'hui. Garder ce qui ne change pas, tout en ne cessant de changer. Chérir ce qui est ancien, tout en s'ouvrant à la nouveauté. C'est une sagesse profonde pour toute œuvre qui oscille entre tradition et innovation.

Dans l'épilogue qui suit, nous voudrions demander quel sens cette vision spirituelle de deux mille ans revêt dans un monde dont la vitesse s'accroît. Pourquoi, aujourd'hui, le monde est-il attiré par la culture spirituelle du Japon ? Et comment ce grand courant se déverse-t-il en une tasse de thé, un bol de ferment, un voyage unique — en une expérience concrète ? C'est par cette question que nous clorons ce long voyage.


Notes et sources


Ce texte est le sixième chapitre du livre blanc « La vision spirituelle du monde japonais ». Les faits énoncés reposent sur les sources citées. Le « mono no aware » est un concept théorisé par Motoori Norinaga dans ses études sur le Dit du Genji et autres, et son interprétation admet un éventail de positions savantes. Le « fueki-ryūkō » n'a pas été consigné systématiquement par Bashō lui-même, mais transmis par les traités de haikai de ses disciples (le Kyoraishō, le Sanzōshi). La mise en relation, dans ce chapitre, de l'impermanence, du mono no aware et du permanent-et-changeant relève d'un ordonnancement de l'auteur, fondé sur une compréhension générale de l'histoire de l'esthétique japonaise, et n'affirme aucune causalité stricte en histoire littéraire. Les sources primaires (le Tsurezuregusa, le Dit du Genji, le Kyoraishō, etc.) seront renforcées dans de futures révisions.

Footnotes

  1. « La pensée de la “fugacité” dans l'esthétique japonaise », Réflexions, au quotidien (sur la vision de l'impermanence accueillie comme un sentiment positif — « parce qu'il y a le changement, cet instant est précieux » plutôt que « le changement est inévitable » — fondement du goût japonais de la beauté dans le fugace). https://note.com/shisa_nichi/n/n8f835c83508c 2

  2. « Remonter aux sources du beau : qu'est-ce que le “mono no aware” ? », Ishima Shū (sur l'absence d'une autre terre aimant et tissant dans la vie quotidienne le passage des quatre saisons autant que le Japon ; sur la valeur logée dans la fugacité des cerisiers, lucioles, lune et givre, et l'attachement porté à ce qui passe). https://note.com/geric_plankton/n/nd3609d2771e7 2

  3. « L'impermanence », Musée Nomura (sur l'impermanence accueillie en lien avec le climat des quatre saisons du Japon ; sur le beau ressenti dans le fait de se fondre dans la nature et de s'abandonner au flux qui se défait et renaît ; et sur l'impossibilité de comprendre le sens japonais du beau sans la vision de l'impermanence). https://nomurakakejiku.jp/lesson_lineup/mujou 2

  4. « Remonter aux sources du beau : qu'est-ce que le “mono no aware” ? », Ishima Shū (sur le cerisier comme fleur où le sommet de la vie et son terme se croisent en un instant, l'homme ayant déjà conscience de la chute en s'enivrant de la pleine floraison, et y ressentant une mélancolie). https://note.com/geric_plankton/n/nd3609d2771e7 2

  5. « La pensée de la “fugacité” dans l'esthétique japonaise », Réflexions, au quotidien (sur le « mono no aware » répandu à l'époque de Heian par le Dit du Genji comme « être ému jusqu'au fond du cœur au contact des choses » ; sur la beauté et la tristesse goûtées ensemble dans la chute du cerisier et le soleil couchant ; et sur le soin porté à l'émotion du cœur à l'instant du passage). https://note.com/shisa_nichi/n/n8f835c83508c 2 3

  6. « Les anciens charmés par le cerisier », Sakura Hyakkei (sur Saigyō passant du cerisier en pleine floraison au cerisier tombant sans retenue, chantant posément le paysage plutôt que de déplorer la fugacité d'après la chute, et nourrissant toujours passion, solitude et vision de l'impermanence). https://gb-link.net/sakura_02-2/ 2

  7. « Qu'est-ce que le Tsurezuregusa ? L'esthétique que Kenkō trouva dans l'“impermanence” », Les classiques du Japon en trois minutes (sur la vision de l'impermanence chez Kenkō, non résignation mais sens que « parce que cela change naît le charme d'un instant, parce que ce n'est pas parfait naît la saveur » ; et sur le 137ᵉ paragraphe « les fleurs, à leur seul apogée ; la lune, sans le moindre voile ? » trouvant un charme à la fleur près de tomber et à la lune voilée, et révélant toute l'esthétique de l'essai). https://3min-bungaku.blog/tsurezuregusa/ 2 3 4

  8. « Fueki-ryūkō », Kotobank (Encyclopédie Nipponica, etc.) (sur le « fueki » comme ce qui est immuable par-delà les époques, le « ryūkō » comme ce qui change à chaque instant, les deux non opposés mais un à la racine, et Bashō les nommant « la sincérité de l'élégance poétique »). https://kotobank.jp/word/不易流行-123091 2

  9. « Fueki-ryūkō », dictionnaire Weblio / Mukai Kyorai, Kyoraishō (1702-04) (sur la source et le sens du Kyoraishō : « qui ne connaît pas l'immuable ne saurait poser de fondement ; qui ne connaît pas le changeant ne saurait renouveler son style »). https://www.weblio.jp/content/不易流行 2

  10. « Qu'est-ce que le fueki-ryūkō ? », Société japonaise du haïku / Hattori Dohō, Sanzōshi (sur le fond du permanent-et-changeant comme « sincérité de l'élégance poétique », et sur « dans l'élégance du maître il est l'éternel-immuable ; il est le changement d'un moment ; ces deux s'épuisent, et leur racine est une »). https://jphaiku.jp/how/huekiryuukou.html