Épilogue
Vers le présent — ce que le monde cherche aujourd'hui
結章 — 現代へ・いま、世界が求めるもの
Du passé, vers le présent
Jusqu'ici, nous avons fait un voyage de deux mille ans.
Il a commencé par une sensibilité simple envers la nature, demeure des dieux ; l'arrivée du bouddhisme au VIᵉ siècle apporta l'« impermanence » ; le zen de Kamakura nourrit l'esprit de l'« ici et maintenant » et de la soustraction, qui cristallisa dans la vision de la vie et de la mort du guerrier et dans le wabi et le sabi de la voie du thé. Et, par l'esthétique du ma, du mu et du yohaku, il parvint au « permanent et changeant » (fueki-ryūkō) de Bashō — le sol où le passage et l'éternité se nouent en un.
Tout cela est un récit du passé. Pourtant, cette vision spirituelle du monde n'est pas une relique enfermée dans la vitrine d'un musée. Elle vit encore, en silence, dans la vie quotidienne de ce pays — dans sa cuisine, dans son hospitalité, dans sa façon de faire les choses.
Dans cet épilogue, portant ce voyage de deux mille ans, nous voulons revenir au présent. Deux questions se posent. Pourquoi, aujourd'hui, le monde est-il attiré par cette culture spirituelle ? Et comment ce grand courant se déverse-t-il en une tasse de thé, un bol de ferment, un voyage que l'on ne fait qu'une fois — en une expérience concrète ?
I. S'arrêter dans un âge de vitesse
Le nôtre est un âge plus rapide qu'aucun autre avant lui.
L'information afflue sans relâche, les notifications ne cessent jamais, et l'on demande aux hommes d'accomplir plusieurs tâches à la fois. L'efficacité, la vitesse et la productivité sont recherchées de toutes parts. Et pourtant, au milieu de cela, beaucoup ont commencé d'éprouver une certaine soif. Le temps de s'arrêter. Le silence. Être, simplement, ici et maintenant — la soif des choses mêmes que l'âge de la vitesse a rognées.
À cette soif, le monde a trouvé une réponse au sein de la culture spirituelle du Japon : le zen.
Au XXIᵉ siècle, le zen s'est répandu à travers le monde sous le nom de « pleine conscience » (mindfulness).1 On sait que Steve Jobs était profondément attiré par le zen, et que des entreprises telles que Google, Intel et Facebook ont intégré, l'une après l'autre, la méditation à leurs programmes pour leurs salariés.2 Des élites intellectuelles sur le point de se noyer dans un océan d'informations trouvèrent dans le zen un moyen de se maîtriser, et de maîtriser l'information.2 Les jeunes générations et les visiteurs venus de l'étranger se rendent aujourd'hui encore vers les temples zen du Japon.1
Pourquoi le zen ? Parce que le cœur du zen que nous avons suivi dans cet essai — se concentrer sur l'« ici et maintenant », et se libérer du regret du passé et de l'angoisse de l'avenir — était précisément ce qui manquait le plus à l'âge de la vitesse.3 S'arrêter, apaiser le souffle, être en cet instant présent : ce geste simple devint, au sein d'un volume d'information sans précédent, une force rare.
II. Herbes d'été — au bout de l'orgueil
Lorsqu'on s'arrête, il est quelque chose que l'histoire de ce pays dit, en silence.
À l'été de la deuxième année de Genroku (1689), Matsuo Bashō se tenait à Takadachi, à Hiraizumi, dans le grand Nord. Là s'était dressée jadis une capitale d'or, bâtie sur trois générations par les Fujiwara du Nord. Du Pavillon d'or du Chūson-ji jusqu'au reste, ce fut une gloire resplendissante où la politique, l'économie et la culture avaient toutes fleuri sur cette terre du nord-est.4 Mais cette gloire s'effondra en un siècle à peine, et cinq cents ans plus tard, quand Bashō vint, il n'en restait pas même une trace. À perte de vue, seules les herbes d'été poussaient, vertes et drues.4
Devant ce paysage, Bashō composa :
Herbes d'été — seul vestige du songe des guerriers
Un vers qui grava, en dix-sept syllabes, la fugacité de la chose : là où des guerriers luttèrent jadis à la poursuite de la gloire, seules désormais croissent, drues, les herbes d'été.5 Il joue la même mélodie que le passage du Dit des Heiké, vu au sixième chapitre : l'homme orgueilleux ne dure point, pareil au songe d'une nuit de printemps ; le violent lui-même finit par périr, pareil à la poussière devant le vent.6
En tout âge, la gloire la plus hâtivement amassée et la plus bruyamment exhibée est la première à retourner en poussière. Le pouvoir, la richesse, la renommée — dès l'instant où on les serre, ils glissent entre les doigts. Les Japonais le savaient voici plus de mille ans. Et c'est pour cette raison même qu'ils choisirent une autre voie. Non pas exhiber, mais approfondir en silence. Non pas obtenir en une nuit, mais faire mûrir avec le temps. Non pas se faire paraître grand vers le dehors, mais se clarifier profondément vers le dedans — l'esprit d'« immanence » que cet essai a dépeint d'un bout à l'autre résonne profondément avec cette leçon de l'histoire.
La réponse n'est pas au milieu de la clameur du dehors. Ce n'est qu'en s'arrêtant et en se plaçant dans le silence que paraît ce qui était caché — et cela gît au-dedans de soi. Celui qui sait que les herbes d'été poussent au bout de l'orgueil n'élève pas la voix, n'exhibe rien, mais, en silence, ne fait que nourrir une chose certaine. Telle une brasserie qui garde sa fermentation depuis deux cents ans sans changer de méthode. Telle une terre qui bat un bol de thé depuis sept cent cinquante ans.
III. La richesse de ce que l'on retranche
Ce que le monde a trouvé dans la culture spirituelle du Japon n'est pas la seule méditation zen.
Le « wabi-sabi » est devenu, désormais, un mot du monde. La pensée du « Wabi-Sabi » — trouver la beauté dans ce qui est imparfait, simple et passager, sans rechercher la perfection — résonne comme une valeur neuve dans un âge débordant de choses. Le « Ma » et le « Yohaku », eux aussi, attirent l'attention dans les mondes du design et de l'architecture, comme une sensibilité qui retranche le superflu et prise le vide et le silence.
Ce n'est pas un hasard. Le nôtre est un âge où tout procède par « addition ». Plus d'informations, plus de choix, plus de stimulations, plus de possessions. Et pourtant, au bout de cela, l'homme n'en a que plus soif. La culture spirituelle du Japon que nous avons suivie dans cet essai a approfondi, mille ans durant, l'exact contraire — la voie de la « soustraction ». Non pas ajouter, mais retrancher. Non pas remplir, mais vider. Là, précisément, est la richesse.
C'est parce que le nôtre est un âge d'excès que l'esthétique de la soustraction prend un sens nouveau. Le silence d'une salle de thé vide. Le blanc qui fait vivre une seule fleur. Le cœur versé dans un unique bol tout simple. Ces choses rappellent en silence, à des hommes lassés de l'« addition » du présent, une forme oubliée de la richesse.
IV. Savourer, avec son contexte tout entier
Ici, toutefois, est une chose sur laquelle nous voulons nous arrêter et réfléchir.
Le zen-pleine-conscience, répandu à travers le monde, a, dans ce processus, souvent été détaché de son contexte d'origine. Dépouillé de son arrière-plan religieux et philosophique, il a été, en partie, instrumentalisé — « une technique pour réduire le stress et accroître la productivité ».7 Tandis que le zen, à l'origine, était une voie profonde visant l'« unité », la « connexion », entre le soi et le monde, il est même une critique selon laquelle la pleine conscience moderne a parfois été rétrécie en « un art de se gérer soi-même ».7
Ici réside la vraie valeur de la vision spirituelle du monde que cet essai a dépeinte.
La culture spirituelle du Japon n'est pas, à l'origine, quelque chose de séparable. L'« ici et maintenant » du zen est lié inséparablement à la vision de la vie et de la mort du guerrier, à l'hospitalité de la voie du thé, à l'esthétique du wabi et du sabi, et à la sensibilité de l'impermanence. Et tout cela est enraciné dans la sensibilité la plus profonde de toutes, vue au prologue : l'« être avec la nature ». Dans le seul geste de battre un bol de matcha, il y a le zen, il y a l'hospitalité, il y a une sensibilité au passage des saisons, il y a l'esprit de l'« unique rencontre d'une vie ». Ce n'est qu'en savourant non la technique extraite seule, mais le courant de deux mille ans qui se tient derrière elle, que cette culture spirituelle ouvre sa vraie profondeur.
C'est pour cette raison qu'il y a un sens à toucher la chose véritable. Non pas la lire dans un livre, mais se placer là où cette culture est née, a grandi, et vit encore. Dans le parfum d'une brasserie, dans le silence d'une salle de thé, dans le mouvement des mains d'un artisan — la savourer, avec son contexte tout entier, par les cinq sens. Il est, à coup sûr, quelque chose qui ne peut s'obtenir nulle part ailleurs.
V. Le courant, jusqu'à un bol — l'entreprise nommée Hosomichi
Où, donc, ce courant de deux mille ans peut-il, concrètement, se savourer ?
L'une des réponses est l'entreprise nommée Hosomichi (細道). Son nom vient de La Sente étroite du Bout-du-Monde (Oku no Hosomichi) de Matsuo Bashō. Comme Bashō marchait, faisant du voyage sa demeure, contemplant ce qui change et ce qui ne change pas — Hosomichi est une étroite sente qui conduit vers les lieux où la culture spirituelle du Japon vit encore.
Sa scène n'est pas un site touristique éclatant. Ce sont les petites villes de Mikawa, dans la préfecture d'Aichi — Hekinan, Nishio, Chita. Là, la culture spirituelle que nous avons suivie vit encore, en silence, sous la forme de la vie quotidienne.
À Hekinan, le mirin et la sauce de soja blanche sont brassés selon des méthodes inchangées depuis deux cents ans. La fermentation est la cristallisation, dans la nourriture, de la culture spirituelle qu'a vue cet essai. Ayant préparé les ingrédients, l'homme retire sa main et s'en remet, pour le reste, au kōji et au temps — « attendre ». Faire confiance à plusieurs années de maturation. Cela rejoint profondément l'« ici et maintenant » du zen, l'« unique rencontre d'une vie » de la voie du thé, et le « permanent et changeant » (garder une méthode immuable tout en s'ouvrant au monde). Lorsqu'on visite une brasserie de Hekinan, qu'on est enveloppé de son parfum, et qu'on savoure une seule goutte brassée par deux cents ans de temps, on en vient à connaître la culture spirituelle de cet essai par la langue, par la peau. (Sur la culture de la fermentation de cette terre, le volume compagnon « Hekinan : chronique d'une culture du brassage » s'étend en détail.)
À Nishio, le thé transmis voici sept cent cinquante ans avec le zen est encore battu aujourd'hui en matcha. Dans un seul bol de matcha, il y a le zen, il y a le wabi et le sabi, il y a l'« unique rencontre d'une vie ». Tout ce que nous avons suivi dans cet essai est versé dans ce seul bol. (Sur la culture du matcha de Nishio, une « Nishio : chronique d'une culture du matcha » sera détaillée par la suite.)
Ce sont là des « branches » concrètes qui s'étendent à partir du « tronc » qu'est cet essai. Le grand courant d'une vision spirituelle du monde de deux mille ans se déverse dans la fermentation de Hekinan, dans le matcha de Nishio, et dans l'expérience d'un voyage que l'on ne fait qu'une fois. La pensée abstraite prend une forme que l'on peut savourer par les cinq sens — telle est l'entreprise nommée Hosomichi.
Conclusion — Le voyage se poursuit
Au prologue, nous avions posé une seule question. Cette sensibilité qui traverse la salle de thé, le jardin, le bol de matcha, la brasserie de ferment — d'où vient-elle ?
Après un voyage de deux mille ans, nous avons notre réponse. Ce fut un seul grand courant, qui coule encore — commencé par une sensibilité envers la nature, demeure des dieux, passé par l'impermanence, nourrissant le zen, la voie du guerrier et la voie du thé, nouant l'esthétique du ma, du mu et du yohaku, et parvenant au permanent et changeant.
Cette vision spirituelle du monde n'est pas une chose du passé. Dans un présent qui presse le pas, elle revêt, bien plutôt, un sens plus profond que jamais. S'arrêter. Mettre en ordre. Retrancher. Chérir ce qui passe. Vivre cet unique instant, pleinement. Ce sont là les choses que les Japonais ont cultivées depuis deux mille ans, et en même temps celles dont le monde, aujourd'hui, a le plus soif.
Et ce courant ne s'achève pas au-dedans d'un livre. Il vit encore — dans le parfum d'une brasserie, dans le silence d'une salle de thé, dans la chaleur d'un seul bol. Non une chose à lire, mais une chose à savourer. Non une chose à penser, mais une chose où se placer.
La vision spirituelle du monde, vieille de deux mille ans, attend, en silence, par-delà la page, que vous veniez.
Le voyage se poursuit d'ici.
Notes et sources
Ce texte est l'épilogue du livre blanc « La vision spirituelle du monde japonais ». Les faits énoncés reposent sur les sources citées. Sur la réception moderne du zen et de la pleine conscience, il existe des appréciations et des débats divers, dont cet essai n'introduit qu'une part. Tout au long de ce livre blanc, le but n'a pas été la propagation d'une religion ou d'une foi particulière, mais la description, comme un fait de culture, de la culture spirituelle, du sens du beau et de la vision de la nature du Japon. Les développements de chaque chapitre seront renforcés continûment, par la suite, par des sources primaires et une littérature spécialisée. Sous cet essai (le tronc), des chroniques régionales de culture (« Hekinan : chronique d'une culture du brassage » et autres) et des expériences individuelles s'étendent en branches et en feuilles.
⟨La vision spirituelle du monde japonais — structure d'ensemble⟩
- Prologue. Source — la nature, demeure des dieux
- Chapitre premier. L'arrivée du bouddhisme — la rencontre d'une pensée venue d'ailleurs
- Chapitre deuxième. Le zen — simplicité et intuition
- Chapitre troisième. Le bushidō — l'éthique de la mort et de l'honneur
- Chapitre quatrième. La voie du thé — l'hospitalité et le wabi
- Chapitre cinquième. Ma, mu et la beauté du vide — le sens japonais du beau
- Chapitre sixième. L'impermanence et le permanent-dans-le-changement — une philosophie du passage
- Épilogue. Vers le présent — ce que le monde cherche aujourd'hui
Ce livre blanc se situe à la source la plus haute (le tronc) du système de contenus de Hosomichi ; sous lui s'étendent, en branches, des chroniques régionales de culture (Hekinan : chronique d'une culture du brassage, Nishio : chronique d'une culture du matcha, et d'autres), et, en feuilles, des voyages et des expériences singuliers.
Footnotes
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« Transformer notre façon de travailler par le zen et la pleine conscience × les TIC ! », NEC wisdom (sur la montée mondiale de l'intérêt pour le zen, les jeunes générations et les visiteurs étrangers se rendant vers les temples zen du Japon, et la méditation assise offrant des pistes pour la manière de vivre et de travailler aujourd'hui). https://wisdom.nec.com/ja/business/2017082401/02.html ↩ ↩2
-
« Steve Jobs et le zen », nippon.com (sur la dévotion de Jobs au zen ; sur des entreprises de l'informatique telles que Google, Intel, IBM et Facebook intégrant le zen à leurs programmes pour leurs salariés ; et sur les élites intellectuelles, près de se noyer dans un océan d'informations, trouvant dans le zen et la pleine conscience un moyen de se maîtriser et de maîtriser l'information). https://www.nippon.com/ja/views/b06101/ ↩ ↩2
-
« Transformer notre façon de travailler par le zen et la pleine conscience × les TIC ! », NEC wisdom (sur la concentration de la pleine conscience sur l'« ici et maintenant » libérant du regret du passé et de l'angoisse de l'avenir, et sur l'attention portée au fait de s'arrêter et de se concentrer sur le présent au sein d'un volume d'information sans précédent). https://wisdom.nec.com/ja/business/2017082401/02.html ↩
-
« Sur quelle terre fut écrit “Herbes d'été, seul vestige du songe des guerriers” ? », Katei Gahō / documentation touristique de Hiraizumi (sur Hiraizumi comme terre où les trois générations des Fujiwara du Nord [Kiyohira, Motohira, Hidehira] prospérèrent, élevant le Chūson-ji et d'autres et atteignant un comble de gloire en politique, économie et culture ; sur sa chute en une centaine d'années ; et sur Bashō ne trouvant, quelque cinq cents ans plus tard, nulle trace de cette gloire, mais d'épaisses herbes d'été). https://www.kateigaho.com/article/detail/164025 ↩ ↩2
-
« “Herbes d'été, seul vestige du songe des guerriers” : analyse approfondie », Le Manuel du haïku (sur Bashō composant le vers à Takadachi, à Hiraizumi, en 1689 ; sur « les guerriers » désignant Minamoto no Yoshitsune et le clan Fujiwara, et « le vestige » recelant la fugacité de la vie humaine dans l'image de tout ce qui a passé. Le sens de « songe » admet diverses lectures.). https://haiku-textbook.com/natsukusaya/ ↩
-
« Le Dit des Heiké : Gion Shōja », Wikibooks (sur le texte original : « l'homme orgueilleux ne dure point, pareil au songe d'une nuit de printemps ; le violent lui-même finit par périr, pareil à la poussière devant le vent »). https://ja.wikibooks.org/wiki/平家物語_祇園精舎 ↩
-
« Pour que la “pleine conscience” mène non au gonflement de l'ego mais à la transformation de la société », WIRED.jp (sur la pleine conscience moderne perdant son enseignement éthique et son but d'origine, se psychologisant, s'instrumentalisant et se marchandisant, et sur la critique selon laquelle la réalisation de l'unité avec autrui, la nature et le cosmos — cœur des traditions contemplatives — a été retranchée et changée en simple technique instrumentale). https://wired.jp/article/sz-can-mindfulness-be-a-path-to-activism/ ↩ ↩2