Chapitre deux
Le zen — simplicité et intuition
第二章 — 禅・簡素と直観
Introduction — De l'impermanence à l'« ici et maintenant »
Comme nous l'avons vu au chapitre précédent, le bouddhisme apporta au Japon un sens du temps : l'impermanence. Toute chose se déplace, et rien ne demeure. Sur cette sensibilité, à l'époque de Kamakura, une autre forme de bouddhisme traverse la mer depuis le continent. Le zen.
Le zen approfondit la sensibilité de l'impermanence dans une direction singulière. Si toute chose passe, où trouver le certain ? Le zen le chercha non dans le passé, ni dans l'avenir, mais dans l'instant unique de l'« ici et maintenant », et dans les profondeurs du soi. Et de cette quête naquit l'esthétique singulière du Japon — une esthétique de la « soustraction », qui honore la simplicité, fait vivre le vide, et s'enrichit à mesure qu'elle retranche.
Ce chapitre est le premier axe de cet essai. Qu'est-ce que le zen ? Pourquoi est-il « soustraction » ? Et en quoi diffère-t-il du monde spirituel de l'Occident ? Nous souhaitons peindre ici la source d'où il se répandit jusqu'à la voie du guerrier et la voie du thé.
I. La venue du zen — le point unique du zazen
Le zen fut véritablement transmis au Japon au XIIIᵉ siècle, à l'époque de Kamakura.1 Deux courants furent apportés par deux moines partis étudier en Chine des Song du Sud : l'école Rinzai, transmise par Eisai, et l'école Sōtō, transmise par Dōgen.12
Le mot « zen » dérive du sanskrit dhyāna — méditation, pensée silencieuse.3 Fidèle à son nom, le zen place le zazen (la méditation assise) à sa racine.4 Il ne psalmodie pas les sūtra encore et encore, n'invoque pas le nom du Bouddha. Il s'assied, simplement — et joue tout sur ce point unique.
Les deux écoles différaient dans leur manière d'aborder le zazen. L'école Rinzai prend un kōan — une question donnée par le maître, que la logique ne peut résoudre — et le sonde au sein du zazen, visant l'éveil.45 Un kōan tel que « Écoute le son d'une seule main qui applaudit » mène la pensée raisonnante à une impasse et conduit au-delà, vers une réalisation intuitive. L'école Sōtō, elle, s'en tient au shikantaza (« s'asseoir simplement ») qu'enseigna Dōgen — l'acte de s'asseoir d'un seul cœur est lui-même l'éveil.6
Si différentes que fussent les méthodes, toutes deux visaient la même fin : regarder directement sa propre nature — le kenshō, « voir sa nature ».4
II. La structure de la soustraction — manifester le Bouddha intérieur
Là est le cœur du zen. Et il a la structure de la « soustraction ».
L'enseignement du zen se distille en quatre formules. Furyū monji — la vérité ne peut être couchée en mots. Kyōge betsuden — elle se transmet hors des écritures, du maître au disciple, comme expérience. Jikishi ninshin — elle montre directement le cœur de l'homme. Kenshō jōbutsu — voyant sa propre nature, on devient Bouddha.7
Ce que disent ces quatre formules est une seule chose. Le Bouddha n'est pas quelque part au-dehors. La nature de bouddha est, dès l'origine, inhérente à soi-même. Elle est seulement recouverte par le désir et l'attachement. La pratique n'est donc pas l'acquisition nouvelle de quelque chose. Elle est l'abandon de l'ego et de l'attachement, le retranchement de ce qui recouvre, la manifestation du cœur limpide qui était là depuis toujours — telle est la pratique du zen.8
Elle n'ajoute pas. Elle retranche.
Cette structure de la « soustraction » est la clé pour comprendre la culture spirituelle japonaise. On parvient à sa forme véritable non en accumulant vers l'achèvement, mais en ôtant le superflu. Ce renversement de la pensée se répand du zen jusqu'aux moindres recoins de la culture japonaise.
III. Au-dehors, ou au-dedans — deux directions de l'esprit
La singularité de cette « soustraction » ressort lorsqu'on la place auprès du monde spirituel de l'Occident.
Au prologue, nous avons opposé le kami japonais au Dieu monothéiste. Dans le monothéisme, Dieu est « au-dehors » du monde et passe l'homme. Au Japon, le kami est immanent « au-dedans » de la nature, tout proche. Ce contraste de l'« au-dehors ou au-dedans » apparaît, tel quel, dans la forme même du salut et de l'éveil.
Dans la vision monothéiste de l'Occident, l'homme est incomplet, et le salut lui est donné « du dehors » — par la foi, ou par la grâce — au moyen d'une relation à un Dieu transcendant. Le regard de l'âme se tourne au-dehors, vers le Dieu d'en haut. Sa direction est vers le dehors, vers le haut.
Le zen fait face à la direction exactement opposée. Le salut — l'éveil — n'est pas donné du dehors. Il est, dès l'origine, au-dedans du soi. Le regard se tourne non vers un transcendant extérieur, mais vers les profondeurs de sa propre intériorité. Sa direction est vers le dedans, vers la profondeur.
Là réside un contraste fondamental entre deux cultures spirituelles. L'une accumule la foi vers un transcendant extérieur et cherche à s'en approcher. L'autre ôte le voile devant sa nature intérieure et cherche à y revenir. Une voie qui ajoute du dehors, et une voie qui retranche du dedans. Ce contraste n'est pas affaire de supériorité. C'est le fait que le monde porte deux directions de l'esprit aussi différentes, dressées côte à côte.
Et la voie que choisit le Japon fut celle qui allait vers le dedans, en retranchant. Ce choix allait faire naître l'esthétique singulière du Japon.
IV. La beauté du retranchement — la richesse du vide
La « soustraction » du zen ne resta pas au sein de la seule pratique. Elle devint art, devint jardin, et façonna l'esthétique même du Japon.
Parmi la culture qui vint au Japon avec le zen, il y avait la peinture à l'encre (sumi-e).9 Dans cette peinture, qui rend le monde en deux couleurs seulement — le noir de l'encre et le blanc du papier — c'est le vide, là où rien n'est tracé, qui porte le plus grand sens.9 Comme dans le paravent des Pins de Hasegawa Tōhaku, le vide qui s'étend entre les arbres appelle la brume, l'atmosphère, des pins innombrables et invisibles — en ne dessinant pas, il parle d'autant plus richement.10
Le jardin qui cristallisa cette pensée sous sa forme la plus pure est le karesansui (le jardin sec), développé dans les temples zen.11 Un jardin sans eau. Composé de sable blanc et de pierres seuls, cet espace, en « soustrayant » l'eau, la fait d'autant plus sentir.11 En usant du moins de matériaux pour faire un état de quasi-rien, il dresse, dans le cœur de celui qui regarde, des montagnes, de l'eau, un cosmos entier.12 Le jardin de pierres du Ryōan-ji en est le sommet.
Non pas le faste du Kinkaku-ji doré, mais la profondeur du Ginkaku-ji, profond parce que simple.12 « C'est précisément parce qu'il n'y a rien que l'on ressent la plus haute beauté » — ce renversement de la pensée.12 Le philosophe Hisamatsu Shin'ichi saisit l'esthétique artistique du zen comme la fusion en un de plusieurs éléments — la simplicité, l'asymétrie, et d'autres.13 Trouver la beauté non dans la plénitude ou la suffisance, mais au sein du manque et de l'inachevé — telle est l'esthétique que le zen nourrit au Japon.13
Conclusion — vers le guerrier, vers le thé
Ce que ce chapitre a mis au jour, c'est le premier axe de cet essai — le zen.
Le zen, venu à l'époque de Kamakura, chercha la vérité dans l'« ici et maintenant » et dans l'intériorité du soi. Son cœur résidait dans la structure de la « soustraction » — retrancher du dedans plutôt qu'ajouter du dehors. Ce fut l'exact opposé de l'esprit occidental qui se tourne vers un transcendant extérieur ; ce fut une direction tournée vers le dedans. Et cette soustraction cristallisa dans le vide de la peinture à l'encre et la simplicité du jardin sec, façonnant l'esthétique singulière du Japon.
Cet esprit du zen ne resta pas parmi les seuls moines assis en zazen. Il se répandit, profondément, en deux mondes.
L'un est le monde du guerrier. Vivant auprès de la mort, les guerriers trouvèrent leur propre manière de vivre dans l'esprit zen qui s'en tient à l'« ici et maintenant » et lâche l'attachement à la vie et à la mort. Au chapitre suivant, nous avançons vers ce qu'engendra la rencontre du zen et du guerrier — la voie du guerrier.
L'autre est le monde du thé. La simplicité du zen et l'esprit de l'« unique rencontre d'une vie » deviendront la voie du thé, et feront naître le wabi et le sabi, le sommet de la beauté japonaise. C'est ce que nous peindrons au quatrième chapitre.
Le zen est une unique colonne vertébrale qui traverse tous les axes de la culture spirituelle japonaise.
Notes et sources
Ce texte est le deuxième chapitre du livre blanc « La vision spirituelle du monde japonais ». Les faits énoncés reposent sur les sources citées. Le contraste « Occident = une transcendance extérieure / Japon = une nature intérieure » est un ordonnancement typologique destiné à aider à saisir les tendances de deux cultures spirituelles ; nous notons que des positions diverses existent au sein du christianisme comme du bouddhisme, et qu'aucun jugement de supériorité n'est visé. Cet essai traite le zen non comme objet de foi, mais du côté de son influence historique sur le sens japonais du beau et la culture spirituelle. Les sources primaires (le Shōbōgenzō de Dōgen, etc.) seront renforcées dans de futures révisions.
Footnotes
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« Le bouddhisme zen », Wikipédia (sur le zen officiellement transmis au Japon au XIIIᵉ siècle [époque de Kamakura] ; sur le zen Rinzai apporté par Eisai et le zen Sōtō par Dōgen, tous deux passés par la Chine des Song du Sud ; et sur sa diffusion, dès Kamakura, surtout parmi les guerriers et le peuple). https://ja.wikipedia.org/wiki/禅宗 ↩ ↩2
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« Qu'est-ce que le bouddhisme zen ? Les trois grandes écoles du Japon et leur histoire », Choge Blog (sur le zen transmis à Kamakura par Eisai et Dōgen ; sur les trois écoles — Rinzai, Sōtō, Ōbaku ; et sur l'influence du zen sur toute la culture japonaise : thé, arts martiaux, art des jardins). https://www.choge-blog.com/history/zensou/ ↩
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« Qu'est-ce que le bouddhisme zen ? », Choge Blog (sur « zen » dérivant du sanskrit dhyāna [méditation, pensée silencieuse], translittéré en Chine et fixé au Japon comme zen). https://www.choge-blog.com/history/zensou/ ↩
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« Introduction à l'école Rinzai », Tōkō-ji (sur le zen Rinzai transmis par Eisai voici quelque 800 ans [Kamakura] ; sur le fait de sonder le kōan dans le zazen et le travail, visant l'éveil et le kenshō par le dialogue avec le maître ; et sur le zen comme terme général des écoles enracinées dans le zazen). https://www.d-tokoji.com/rinzai001/ ↩ ↩2 ↩3
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« Sur les écoles — école Rinzai, branche Shōkoku-ji », Shōkoku-ji (sur le Rinzai transmettant le zen kanna qui cherche l'éveil par le kōan, le Sōtō le zen mokushō du seul zazen ; et sur le zen de Hakuin insistant sur la pratique de résoudre « le problème du soi comme existence présente et vivante, ici et maintenant »). https://www.shokoku-ji.jp/reference/shuha/ ↩
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« Qu'est-ce que le bouddhisme zen ? », Shōsō-shiki (sur l'école Sōtō insistant sur le shikantaza, et sur le Rinzai et l'Ōbaku pratiquant le zen kanna qui sonde la vérité). https://www.osohshiki.jp/column/article/1980/ ↩
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« L'esthétique de la soustraction dans l'art zen » (sur les quatre formules sacrées du zen — furyū monji, kyōge betsuden, jikishi ninshin, kenshō jōbutsu ; sur l'essence résidant dans l'expérience par-delà la pensée logique et ne pouvant se mettre en mots ; et sur la contemplation du cœur limpide inné à l'homme et la découverte du Bouddha intérieur). https://pixy10.org/archives/post-4617.html ↩
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« L'histoire de la peinture à l'encre : le zen a-t-il changé la culture et l'art du Japon ? », Suiboku Navi (sur le zen comme pratique d'abandonner l'ego et l'attachement pour vivre maintenant dans le néant, atteignant l'éveil par le seul zazen, sans besoin de mots). https://sui-boku.com/zen ↩
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« Le musée comme vide », Une conservatrice d'un petit musée (sur le zen apportant la peinture à l'encre, les traces calligraphiques, le rite du thé, le jardin sec et l'architecture au Japon ; sur le vide, non dessiné, portant un grand sens dans la peinture à l'encre en deux couleurs ; et sur Sesshū, moine zen du Shōkoku-ji). https://note.com/gakugeiin/n/n1a9a1e0715d6 ↩ ↩2
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« Sur le vide dans la tradition japonaise », non-standard world (sur le paravent des Pins de Hasegawa Tōhaku laissant du vide entre les arbres, ce vide appelant l'atmosphère, la brume et des pins invisibles, donnant une expansion illimitée de l'image). https://www.non-standardworld.co.jp/5510/ ↩
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« Sur le vide dans la tradition japonaise », non-standard world (sur le jardin sec développé dans les temples zen faisant sentir l'eau en la soustrayant, et sur la vision mitate qui évoque une surface d'eau à partir du sable blanc et des graviers). https://www.non-standardworld.co.jp/5510/ ↩ ↩2
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« L'esthétique de la soustraction vue à travers le wabi-sabi », DAIKOKU Takayuki (sur le jardin sec comme esthétique de la soustraction qui évoque la nature par un quasi-rien fait du moins de matériaux ; sur le luxe-dans-la-sobriété du Ginkaku-ji ; et sur le renversement « c'est précisément parce qu'il n'y a rien que l'on ressent la plus haute beauté »). https://k-daikoku.net/wabi-sabi/ ↩ ↩2 ↩3
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« Les sept éléments de l'art zen qui parachèvent la beauté du manque » (sur le philosophe Hisamatsu Shin'ichi saisissant l'esthétique zen comme la fusion de sept éléments — simplicité, asymétrie, etc. ; et sur la beauté du manque et de l'inachevé comme esthétique propre au Japon. Source : Masuno Shunmyō, Le zen et le jardin comme art zen). https://pixy10.org/archives/18390119.html ↩ ↩2