La Vision spirituelle du Japon

Chapitre premier

L'arrivée du bouddhisme — la rencontre d'une pensée venue d'ailleurs

第一章 — 仏教の伝来・外来思想との出会い


Introduction — Une eau nouvelle afflue sur la strate ancienne

Ce que le prologue a mis au jour, c'est la strate la plus profonde et la plus ancienne de la culture spirituelle japonaise — cette sensibilité simple et sans système où un dieu habite chaque chose de la nature. C'est la nappe souterraine qui coule à travers ces îles depuis avant l'écriture.

Sur cette strate ancienne, au VIᵉ siècle, une grande pensée afflue du continent : le bouddhisme.

Ce ne fut pas la simple arrivée d'une religion nouvelle. Le bouddhisme apporta un sens du temps fondamental que les Japonais n'avaient pas connu jusque-là — « l'impermanence ». Toute chose se déplace, change, et finit par périr. Cette sensibilité allait imprégner chaque recoin de la culture japonaise et devenir le terreau qui nourrit tous les axes de cet essai : le zen, la voie du guerrier, la voie du thé. Dans ce chapitre, nous souhaitons peindre l'instant de cette rencontre.


I. Un événement du VIᵉ siècle — images du Bouddha et sūtra traversent la mer

Le bouddhisme fut officiellement transmis au Japon au VIᵉ siècle. Le roi Seong de Baekje, dans la péninsule coréenne, fit don à l'empereur Kinmei de la cour de Yamato d'une statue du Bouddha en bronze doré et de sūtra, entre autres présents — et l'on tient cela pour le commencement du bouddhisme japonais.1

On en donne deux dates. L'année 552, d'après le Nihon Shoki, et l'année 538, d'après des sources telles que le Jōgū Shōtoku Hōō Teisetsu et le Gangōji Engi.23 La recherche actuelle penche pour 538.34 Une telle transmission officielle, d'État à État, se nomme « transmission officielle du bouddhisme » (bukkyō kōden) ; en réalité, par des échanges au niveau populaire, on pense que le bouddhisme s'était déjà transmis par fragments plus tôt encore.2

Quoi qu'il en soit, au milieu du VIᵉ siècle, ces îles se trouvèrent face à face avec un système de pensée tout à fait étranger — le bouddhisme, né en Inde, mûri en passant par la Chine et la Corée, doté d'une philosophie et d'une cosmologie profondes.


II. Le conflit autour de l'acceptation — les anciens dieux et le Bouddha nouveau

La venue de cette pensée nouvelle ne se fit pas dans la paix. Sur la question d'accueillir ou non le bouddhisme, la cour de Yamato se divisa en deux.

Ce fut le clan Soga, aux liens étroits avec les familles immigrées, qui chercha à embrasser le bouddhisme.1 Lui faisaient face les Mononobe et les leurs, qui servaient les anciens dieux.1 Les Mononobe résistèrent, soutenant que vénérer un dieu venu de l'étranger — le Bouddha — attirerait le courroux des dieux de cette terre, les kunitsukami.5

Une configuration frappante se dessine ici. L'ancienne sensibilité qui honorait les « huit millions de dieux », vue au prologue, se heurta de plein fouet au bouddhisme nouvellement venu. Le conflit ne se régla pas en une génération ; il se transmit jusqu'aux fils des Soga et des Mononobe, jusqu'à ce qu'enfin, en 587, les Soga défissent les Mononobe et préparassent le terrain où le bouddhisme pourrait s'enraciner.15 On rapporte que le jeune prince Shōtoku (le prince Umayado) prit part à cette bataille.5

Avec le temps, le prince Shōtoku accorda au bouddhisme une protection fervente, élevant des temples tels que le Hōryū-ji et le Shitennō-ji.5 Sur la terre des anciens dieux, l'enseignement du Bouddha avait, à coup sûr, commencé à prendre racine.


III. Les dieux et les bouddhas ne se firent pas la guerre — le syncrétisme

Survient ici un phénomène remarquable, qui révèle la souplesse de la culture spirituelle japonaise.

Le bouddhisme nouvellement venu ne chassa pas l'ancien shintō. Inversement, l'ancien shintō ne refusa pas tout net le bouddhisme. Au fil d'un long temps, les deux se mêlèrent et en vinrent à coexister. Ce phénomène se nomme shinbutsu-shūgō, le syncrétisme des kami et des bouddhas.

Si l'on se rappelle la nature du rapport japonais à la nature, vu au prologue, cela n'a rien d'étonnant. La sensibilité qui honore les huit millions de dieux ne pose, au départ, aucun dieu unique et absolu. Les dieux peuvent être sans nombre. Dès lors, le Bouddha nouvellement venu peut, lui aussi, trouver sa place parmi ces dieux innombrables. La souplesse d'accueillir un dieu venu de l'étranger était présente dès l'origine dans le rapport japonais à la nature.

Cette coexistence souple est ce qui caractérise la culture spirituelle japonaise. Dans le monde monothéiste, la venue d'une foi nouvelle engendre souvent un conflit irréconciliable avec l'ancienne. Mais au Japon, les anciens dieux et les bouddhas nouveaux ont été vénérés ensemble sur la même terre pendant plus de mille ans. Un temple auprès d'un sanctuaire ; les hommes se rendant au sanctuaire au Nouvel An et célébrant leurs funérailles au temple — cette forme de foi en strates, qui se perpétue jusqu'à aujourd'hui, est née en cet âge.


IV. Ce que le bouddhisme apporta — le temps comme « impermanence »

Le don le plus profond que le bouddhisme apporta au Japon ne fut ni un temple ni une image du Bouddha. Ce fut un sens du temps — « l'impermanence » (mujō).

« Toute chose est impermanente » (shogyō mujō) est, à l'origine, une idée fondamentale du bouddhisme.6 Elle tient que tout en ce monde change sans cesse, et que rien ne demeure à jamais sous la même forme.7 La jeunesse, la vie, la richesse, le rang, le pouvoir — ce que les hommes voudraient justement éternel est précisément ce qui doit se déplacer et, avec le temps, périr.7

Cette vision de l'impermanence allait devenir l'ossature de la culture japonaise. À l'époque de Kamakura, sur fond du grand basculement d'une ère qu'était la guerre de Genpei, une littérature prenant l'impermanence pour thème naquit, œuvre après œuvre.8 Le Dit des Heiké s'ouvre en psalmodiant : « Le son de la cloche du Gion Shōja résonne de l'impermanence de toute chose », et dépeint la chute du clan Heiké, jadis tout-puissant, comme une incarnation de l'impermanence.7 Les Notes de ma cabane (Hōjōki) de Kamo no Chōmei, contemplant le cours d'une rivière, tiennent d'un bout à l'autre la vision de l'impermanence — que toute chose se déplace et périt.9

Ce qui frappe, c'est que les Japonais ne reçurent pas cette « impermanence » comme un simple pessimisme ou un désespoir. Bien plutôt, la vision de l'impermanence devint une sensibilité singulière : sentir ce qui passe comme fugace, et trouver la beauté précisément au sein de cette fugacité.8 Un cœur qui pleure la fleur de cerisier qui tombe et la sent belle parce qu'elle tombe. Ce fut une forme d'esprit propre au Japon, née de la rencontre entre la sensibilité d'« être avec la nature », vue au prologue, et l'« impermanence » bouddhique.

Et c'est cette sensibilité — une tendresse pour ce qui passe — qui devient la source d'un grand courant affluant vers l'« unique rencontre d'une vie » (ichigo ichie) de la voie du thé, vers l'esthétique du wabi et du sabi, et vers le « permanent et le changeant » (fueki-ryūkō) de Bashō.


Conclusion — Le terreau est prêt

Ce que ce chapitre a mis au jour, c'est l'instant où le grand courant du bouddhisme afflua dans le monde spirituel japonais.

Au VIᵉ siècle, le bouddhisme, venu par-delà la mer, traversa le conflit avec les anciens dieux et finit par s'enraciner au Japon sous la forme du syncrétisme. Et il apporta à ces îles un sens du temps nouveau : « l'impermanence ». Toute chose passe — et c'est pour cela même que ce qui est ici, maintenant, est beau. Cette sensibilité se fondit dans la vénération de la nature vue au prologue et façonna le terreau profond de la culture japonaise.

Le terreau est prêt. Au chapitre suivant, nous avançons vers le premier axe de cet essai, né de ce terreau. À l'époque de Kamakura, une forme de bouddhisme traverse de nouveau la mer et exerce une influence décisive sur l'esprit du guerrier, sur la voie du thé, et sur le sens japonais du beau lui-même : le zen. Le zen approfondira cette sensibilité de l'« impermanence » en un esprit de concentration sur l'« ici et maintenant », et fera naître l'esthétique singulière de la simplicité au Japon.


Notes et sources


Ce texte est le premier chapitre du livre blanc « La vision spirituelle du monde japonais ». Les faits énoncés reposent sur les sources citées. Deux dates pour la transmission officielle du bouddhisme (538, 552) existent et sont toutes deux signalées dans le texte. Cet essai traite le bouddhisme non comme objet de foi ou de prosélytisme, mais du côté de son influence historique sur la culture spirituelle japonaise et le sens du beau. Les sources primaires (textes du Nihon Shoki, du Dit des Heiké, du Hōjōki, etc.) seront renforcées dans de futures révisions. Le développement sur « une sensibilité qui change l'impermanence en beauté » comporte une lecture issue de l'histoire culturelle.

Footnotes

  1. « La transmission du bouddhisme au Japon et la foi bouddhique du prince Shōtoku », Fukudenji (Shinshū Ōtani-ha) (sur le don, en 538 [ou 552] de l'époque d'Asuka, d'une statue du Bouddha en bronze doré et d'écritures par le roi Seong de Baekje à l'empereur Kinmei, comme commencement du bouddhisme japonais ; sur le conflit entre les Soga, favorables, et les Mononobe, hostiles ; et sur la victoire des Soga préparant le terrain pour le bouddhisme). http://fukudenji.jp/ 2 3 4

  2. « Deux dates pour la transmission du bouddhisme : 552 dans le Nihon Shoki et 538 dans le Jōgū Shōtoku Hōō Teisetsu » (sur la date de 538 reposant sur le Jōgū Shōtoku Hōō Teisetsu et celle de 552 sur le Nihon Shoki ; sur le fait que l'une et l'autre tiennent qu'une image et des écritures furent envoyées par le roi Seong de Baekje ; et sur le terme « transmission officielle » renvoyant à une transmission populaire plus précoce). https://www.sougiya.biz/kiji_detail.php?cid=1256 2

  3. « Un moyen mnémotechnique pour la transmission du bouddhisme », Moyens mnémotechniques d'histoire du Japon (sur le Gangōji Engi et le Jōgū Shōtoku Hōō Teisetsu comme fondements de la date de 538, et sur 538 préférée à la date de 552 du Nihon Shoki). https://nihonshi-goro.com/bukkyo/ 2

  4. « L'histoire de la transmission du bouddhisme », Touken World (sur les deux dates, 538 et 552, 538 étant aujourd'hui l'opinion dominante). https://www.touken-world.jp/tips/59180/

  5. « La transmission du bouddhisme au Japon », Sōka Gakkai (sur le conflit entre les Soga, favorables, et les Mononobe, hostiles ; sur la chute des Mononobe en 587 et l'acceptation formelle du bouddhisme ; et sur le prince Shōtoku protégeant le bouddhisme et élevant le Hōryū-ji et le Shitennō-ji). https://k-dic.sokanet.jp/ 2 3 4

  6. « Réflexions sur l'impermanence à partir du Dit des Heiké », Jōdo Shinshū (sur shogyō mujō comme terme bouddhique à l'origine ; sur le bouddhisme comme pensée fortement marquée par l'impermanence ; et sur les nombreuses œuvres de l'époque de Kamakura traitant de l'impermanence — le Heiké, le Tsurezuregusa, le Hōjōki). https://1kara.tulip-k.jp/buddhism/2017061998.html

  7. « Le son de la cloche du Gion Shōja », Discover Kyoto Today (sur shogyō mujō signifiant que tout en ce monde change et que rien ne dure ; sur la jeunesse, la vie, la richesse, le rang et le pouvoir n'y faisant pas exception ; et sur l'ouverture du Heiké comme prélude à la grandeur et à la décadence du clan, exemple d'impermanence). https://discoverkyototoday.com/gion-shoja-bell-meaning-heike-monogatari/ 2 3

  8. « “L'impermanence” et “la sympathie pour le vaincu” », nippon.com (sur la guerre de Genpei comme distillation du sens japonais de l'impermanence ; sur la vision bouddhique de l'impermanence sous-tendant le Heiké et menant à « les puissants doivent tomber » ; et sur l'impermanence façonnant la mentalité japonaise). https://www.nippon.com/ja/japan-topics/c10502/ 2

  9. « Hōjōki », Institut national de littérature japonaise / « Explication du Hōjōki », Katei Kyōshi First (sur le Hōjōki de Kamo no Chōmei comme essai du début de Kamakura fondé sur la vision bouddhique de l'impermanence — « tout change sans cesse et finit par périr »). https://www.nijl.ac.jp/etenji/bungakushi/contents/detail/detail03-01_009.html