Prologue
La nature, demeure des dieux
序章 — 源流・神を宿す自然
Introduction — Remonter le courant jusqu'à sa source
Quiconque a approché la culture japonaise a sans doute rencontré une certaine sensibilité commune. Dans l'agencement d'une salle de thé, dans un jardin de gravier ratissé, dans un simple bol de matcha, dans une brasserie où l'on laisse la fermentation mûrir deux siècles durant — quelque chose passe sous toutes ces choses : le goût de la simplicité, le respect de la nature, la tendresse pour ce qui passe, et l'apaisement de l'esprit devant ce qui ne se voit pas.
D'où vient cette sensibilité ?
Cet essai est un voyage vers sa source. La vision spirituelle du monde japonais n'est née ni d'une seule religion ni d'un seul penseur. Au fil de quelque deux mille ans, plusieurs courants ont conflué et se sont déposés en strates. Dans sa couche la plus profonde repose une sensibilité simple, qui tient la nature elle-même pour divine. C'est là que, au VIᵉ siècle, le bouddhisme afflue du continent ; avec le temps naîtront le zen, la voie du guerrier, la voie du thé. En se mêlant les uns aux autres, ils ont cristallisé en cette spiritualité singulière que l'on dit « japonaise ».
Dans ce prologue, nous souhaitons pénétrer la source de tout cela — cette sensibilité à la nature que les habitants de ces îles portaient déjà avant même qu'elle ne fût couchée par écrit. Elle est la basse continue qui ne cesse de couler sous toutes les cultures spirituelles qui suivront.
Précisons que cet essai n'expose aucune doctrine religieuse et ne recommande aucune foi particulière. Il se propose seulement de décrire, comme un pur fait de culture, le courant qui traverse le sens japonais du beau, de la nature, de la vie et de la mort.
I. Les myriades de dieux
Il est une expression qui dit le rapport japonais à la nature mieux qu'aucune autre : yaoyorozu no kami, « les huit millions de dieux ».
« Huit millions » ne signifie pas qu'il existerait littéralement huit millions de divinités. Au XVIIIᵉ siècle, le lettré Motoori Norinaga, dans son Kojiki-den, y lisait « l'expression d'une multitude portée à son comble »1 — autrement dit, innombrable. « Huit millions » veut donc dire : en nombre incalculable.
Et où sont ces dieux sans nombre ? La réponse est : partout.
Dans l'ancienne vision japonaise de la nature, les kami habitent les montagnes et les rivières, les arbres séculaires et les grands rochers, la mer, le vent, le soleil.2 Les arbres sacrés que l'on trouve souvent dans les sanctuaires, ceints d'un shimenawa (corde de paille sacrée), en gardent la trace.2 Cette croyance qu'un esprit habite toute chose de la nature, l'anthropologie l'appelle animisme.23 Quelque chose réside dans la montagne, dans l'arbre, dans la pierre — et c'est précisément cette intuition qui forme la strate la plus profonde et la plus ancienne de la culture spirituelle japonaise.
Là est le cœur du rapport japonais à la nature. Le kami n'est pas un être unique et absolu, trônant au-dessus de l'homme. Il est plutôt omniprésent au sein de la nature, tout proche — comme un voisin qui façonne le monde aux côtés des hommes.
II. Contraste avec le monothéisme — au-dehors de la nature, ou au-dedans
La singularité de cette sensibilité éclate lorsqu'on la place auprès de la vision monothéiste du monde.
Dans les fois monothéistes — judaïsme, christianisme, islam — Dieu est un et absolu, omniscient et tout-puissant, un être transcendant qui passe infiniment l'homme.3 Il crée le monde du « dehors » et se tient au-dessus de la nature.
Les myriades de kami du Japon en sont l'opposé. Ils ne sont pas un mais innombrables ; moins transcendants qu'immanents, ils habitent « au-dedans » de la nature.3 Un dieu, un esprit réside, dit-on, en ce qui se voit, en ce qui est proche, jusque dans une présence invisible — et à chacun les hommes ont prié et rendu grâce.3
Cette différence est décisive. Dans le monde monothéiste, l'homme peut se tenir en intendant à qui Dieu a confié la nature. Mais dans l'ancienne vision japonaise, l'homme est une partie de la nature, vivant parmi les kami sans nombre qui l'habitent. Non pas dominer la nature, mais vivre porté par elle — cette intuition deviendra la source lointaine de l'« unité avec la nature » du zen, de l'« accueil de la nature » dans la voie du thé, et de cette attitude, dans la fermentation, qui consiste à « s'en remettre à l'œuvre de la nature ».
III. D'avant l'écriture, jusqu'à l'écriture — ce que le Kojiki a consigné
Jusqu'où remonte cette vénération de la nature ?
Ses origines, dit-on, sont bien antérieures à toute trace écrite : elles remontent aux époques Jōmon et Yayoi.4 Les peuples agricoles de l'Antiquité vénéraient comme des dieux les puissances de la nature — le soleil, les montagnes, les rivières ; là commence la vénération animiste de la nature.4 Ce fut d'abord une foi simple, sans système, où l'on croyait, d'un lieu à l'autre, en des dieux différents.5
Cette ancienne sensibilité fut consignée pour la première fois par écrit au VIIIᵉ siècle. Le Kojiki (Chronique des faits anciens), compilé par Ō no Yasumaro et présenté à l'impératrice Genmei en 712, passe pour le plus ancien livre subsistant du Japon.67 Cette œuvre, qui dépeint l'apparition des dieux depuis le commencement du ciel et de la terre, voit déjà figurer les « huit millions de dieux »8 — dans cette scène fameuse où, après qu'Amaterasu Ōmikami se fut cachée dans la grotte céleste et que le monde eut sombré dans les ténèbres, les myriades de dieux s'assemblent pour tenir conseil.8
Ainsi, dans ce livre, le plus ancien de tous, consigné voici treize siècles, la vision d'un monde où des dieux sans nombre demeurent au sein de la nature était déjà vivante. Avant même l'écriture, les habitants de ces îles avaient vécu en regardant la nature comme divine.
Fait curieux, le nom même de « shintō » n'existait pas à l'origine. Cette vénération simple de la nature ne fut appelée shintō qu'après l'arrivée du bouddhisme, venu du continent au VIᵉ siècle, lorsqu'il fallut distinguer les deux.5 C'est, autrement dit, en rencontrant une pensée venue du dehors — le bouddhisme — que l'ancienne sensibilité du Japon en vint à se penser elle-même comme « shintō ».
Conclusion — Ce qui coule sous toute chose
Ce que ce prologue a mis au jour, c'est la strate la plus profonde et la plus ancienne de la vision spirituelle du monde japonais.
Une sensibilité où un dieu habite chaque chose de la nature. Une vision qui voit le divin non « au-dehors » de la nature, mais « au-dedans ». Une attitude qui tient l'homme non pour le maître de la nature, mais pour l'une de ses parties. Voilà ce que l'on pourrait nommer la nappe souterraine de la sensibilité japonaise — un courant sans doctrine ni institution fixées.5 Non écrite, non systématisée, elle n'a cessé de couler à travers ces îles pendant deux mille ans.
Et c'est sur cette nappe souterraine que se bâtira chacune des cultures spirituelles que nous allons suivre. Au chapitre suivant, nous peindrons l'instant où, au VIᵉ siècle, une grande pensée afflue du continent sur cette sensibilité ancienne : l'arrivée du bouddhisme. Elle apportera au monde spirituel japonais un sens du temps nouveau — « l'impermanence » — et deviendra le terreau qui nourrit les trois axes de cet essai : le zen, la voie du guerrier, la voie du thé.
Mais ne l'oublions pas : quoi qu'il afflue désormais, sous toute chose la sensibilité que ce prologue a mise au jour — celle de la nature, demeure des dieux — continue de couler en silence. Elle est la basse continue qui passe, inaltérable, à travers toute la culture spirituelle japonaise.
Notes et sources
Ce texte est le prologue du livre blanc « La vision spirituelle du monde japonais ». Les faits énoncés reposent sur les sources citées. La datation des origines du shintō (Jōmon, Yayoi) est discutée et difficile à fixer, tant sur le plan archéologique que textuel. Cet essai traite le shintō non comme religion ou foi, mais du côté de la culture spirituelle — le sens japonais de la nature et du beau ; il n'entre ni dans une pratique dévotionnelle particulière ni dans le shintō d'État de l'époque moderne. Les développements sur « les huit millions de dieux » et « l'animisme » reposent sur une compréhension culturelle générale ; les sources primaires (texte du Kojiki, Kojiki-den de Motoori Norinaga, etc.) seront renforcées dans de futures révisions.
Footnotes
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« Yaoyorozu no kami », Wikipédia (sur le lettré du XVIIIᵉ siècle Motoori Norinaga qui, dans son Kojiki-den, lisait l'expression comme « une multitude portée à son comble », c'est-à-dire un nombre incalculable). https://ja.wikipedia.org/wiki/八百万の神 ↩
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« L'animisme et le shintō du Japon ancien », Irohabook (éthique, niveau lycée) (sur la croyance que quelque chose habite les montagnes, les arbres et les pierres ; que les arbres sacrés et le shimenawa en sont des traces ; que les huit millions de dieux habitent toute chose de la nature). https://www.irohabook.com/japan-shinto ↩ ↩2 ↩3
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« Qu'est-ce que l'animisme ? », Mythologie et histoire du Japon (sur l'animisme comme croyance qu'un esprit habite les choses naturelles et inanimées ; sur la vision japonaise où le divin est immanent à la nature et proche de l'homme ; et sur le contraste avec le monothéisme, qui tient Dieu pour un, absolu et tout-puissant). https://rekishinoeki.org/animism/ ↩ ↩2 ↩3 ↩4
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« Le monde des dieux du Japon et des myriades de divinités » (sur la vénération de la nature depuis l'époque Yayoi [vers 300 av. J.-C.] comme origine des mythes, et sur l'animisme — culte du soleil, des montagnes et des rivières — comme son fondement). https://12so-kumanojinja.jp/japanese-gods-complete-guide/ ↩ ↩2
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« Qu'est-ce que le “shintō”, enraciné dans l'esprit et la vie quotidienne des Japonais ? », GOOD LUCK TRIP (sur les origines du shintō remontant à l'époque Jōmon ; sur l'ancienne foi animiste dépourvue de système ; sur le nom « shintō » forgé pour le distinguer du bouddhisme transmis en 538 ; et sur l'absence, à la différence du monothéisme, de doctrine systématique ou d'institution). https://www.gltjp.com/ja/article/item/20747/ ↩ ↩2 ↩3
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« Kojiki », Wikipédia (sur le Kojiki comme plus ancien livre subsistant du Japon, dit compilé par Ō no Yasumaro et présenté à l'impératrice Genmei en 712). https://ja.wikipedia.org/wiki/古事記 ↩
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« Pour qui le Kojiki a-t-il été fait ? », Université Kokugakuin (sur le Kojiki comme plus ancien livre subsistant, commencé par la volonté de l'empereur Tenmu et achevé par Ō no Yasumaro en 712). https://www.kokugakuin.ac.jp/article/82153 ↩
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« Yaoyorozu no kami », Wikipédia (sur le passage du Kojiki où, Amaterasu Ōmikami s'étant cachée dans la grotte céleste et la lumière ayant déserté le monde, les huit millions de dieux s'assemblent pour tenir conseil). https://ja.wikipedia.org/wiki/八百万の神 ↩ ↩2